LA RELATION D'AIDE
CHACUN EXISTE PAR LE REGARD DE L’AUTRE : » MOI et LUI »
Chacun d’entre nous a appris à ses dépens que
vouloir n’est pas toujours pouvoir, et que notre bon vouloir
n’est souvent pas suffisant pour être efficace dans notre démarche d’aide
malgré la sincérité que nous y mettons. Notre manière instinctive, spontanée,
si généreuse soit-elle, peut, en effet, échouer si elle n’est pas conjuguée
avec le savoir élémentaire de la pratique relationnelle.
Dans le quotidien de la relation d’aide, il y
a, en effet, moi et l’autre. Cet autre que son environnement a
classé, à travers mille regards et à priori, négatif et déviant, pervers, sans
volonté, perturbateur, irrécupérable, exclu, enfant….
L’autre, en fait, n’est rien de tout cela. Il
est lui. Un malade qui, dans son déni, sait qu’il n’est plus
crédible mais voudrait cependant tant faire savoir qu’il est toujours lui,
mais ne sait comment faire pour rétablir la communication.
Si lui vient me voir moi,
c’est qu’il sait qu’à un moment, j’ai été comme lui. Et c’est
pour cela, qu’il vient vers moi parce qu’il estime que je le
comprendrai mieux que d’autres.
Nous disons toujours qu’il ne faut jamais
oublier « ce que nous avons été ». C’est vrai pour notre bien vivre,
notre bien être, mais c’est utile aussi pour lui. Car ce souvenir
pesant, pénible et même quelquefois cruel doit nous aider à revivre quels
qu’ont été nos souhaits, nos désirs, nos attentes dans ces moments d’isolement
et de solitude. Le lui d’aujourd’hui, c’est le moi
d’hier, c’est pour cela, que mieux que tout autre, je dois entendre ce que lui
attend de moi.
Cette vision, cette compréhension, cette
lecture de lui est le préalable à l’établissement d’une relation,
qui, même , si au début reste muette, est faite de subtilité, exige de la
délicatesse, du respect. Cette faculté intuitive de se mettre à la place de
l’autre, de percevoir ce qu’il ressent, ce qu’il désire, ce qu’il voudrait
pouvoir dire, c’est tout cela le savoir de la relation qui s’appelle empathie.
Cette manière d’aller chercher dans l’autre, sans effraction, ce qu’il veut
vraiment sans pouvoir l’exprimer.
Son souhait non dit le plus fort est celui
que nous avons tous rêvé, c’est que moi je le regarde lui comme
la personne qu’il est.
C’est de reconnaissance de son lui dont il a besoin, d’égards, de
considération. Et s’il ressent pour la première fois depuis longtemps qu’il est
reconnu par moi comme étant lui, une personne
malade et en souffrance, il est vraisemblable que s’établira la connexion
nécessaire. Alors pourra s’amorcer le début de la relation entre moi et
lui.
Moi, j’ai mes règles. Mais lui n’a
plus de repères depuis longtemps. Il ne faudra pas appliquer mes règles dans
cette relation naissante, mais fixer cependant, ensembles celle qui va régir
notre relation, nos devoirs respectifs et mutuels. Il va bien falloir que chacun connaisse sa place
et sache ce qu’il veut de l’autre.
Le regard que je lui ai offert,
moi à lui, va faire vivre chez lui la
découverte de l’estime de lui, une
sensation qu’il ne connaissait plus et qui va l’encourager à entrer en
communication.
Il faut bien en effet, que si nous voulons
entamer un chemin ensemble, moi connaisse lui
et lui connaisse moi.
Lui, c’est le plus important. Et il faut que dans la
complicité qui s’est établie entre lui et moi, lui ait donné le
courage, l’envie de me dire qui se cache derrière ce lui que je
vois, mais que je ne connais pas encore. Il faut qu’il parvienne à me dire qui
il était, qui il est advenu, qui il est, ce qu’il fait ou ne peut plus faire,
quel est son environnement ? En a-t-il encore un ? N’en a-t-il
plus ? Quels sont ses goûts ? Que ressent-il ici et maintenant ?
Pourquoi est-il venu ? Qu’attend-il de moi ? Pour quoi faire ?
C’est à tout cela, que moi, je dois répondre.
Contrairement à ce que nous avons pu faire jusqu’alors,
il ne faut surtout plus lui répondre par le moi que j’ai été, car
c’est de lui qu’il vient parler et c’est du moi, d’aujourdh’ui, dont il veut
faire la connaissance, avec lequel il sait qu’il va pouvoir engager une
relation de confiance. Un moi bien portant, heureux de l’être et
fier de ce qu’il est. Le moi qui vais lui montrer
qu’il a la possibilité de redevenir et d’être reconnu comme lui, à condition de
le vouloir.
Souvenons-nous aussi que, lorsque j’étais lui,
et que j’ai fait ma première difficile démarche, de venir pousser la porte
d’Alcool Assistance, c’était pour essayer de faire part de ma détresse, de mon
impuissance à pouvoir régler seul mon problème. J’ai aimé le regard, le sourire
que l’on m’a adressés. Ils représentaient pour moi l’espoir que je pourrai
exister à nouveau libre comme ceux qui m’en ont gratifié. Malgré mon angoisse,
j’ai senti tout de suite que l’on me faisait ma place dans ce groupe et qu’il
serait possible de m’y exprimer librement, sans honte, en toute liberté quand
je voudrais, quand je pourrais.
Depuis des années, j’étais enfermé dans mon
déni et je n’ai pas dit tout de suite ce qui m’avait amené. J’ai ressenti
l’amitié, la chaleur de ce groupe. On ne m’a pas posé de questions, on ne m’a
pas fait la morale, on ne m’a pas jugé, on m’a reçu comme un ami et l’on m’a offert la parole. Ni
eux, ni moi, n’étions dupes des motifs de ma visite, on ne vient pas là par
hasard. Comme ils ont su laisser le temps au temps, il y a eu ce jour où j’ai
pu dire tout ce que je n’avais jamais pu dire depuis bien longtemps.
Sans mot dans leur regard, j’ai compris
qu’ils comprenaient. Ils ont su m’apprendre tout ce que je ne sais pas sur ce
qui m’avait fait tant de mal. Ils m’ont écouté. Nous avons fait ensemble le
bilan objectif de mes pertes. Ils ne m’ont pas donné de recette-miracle, mais,
ils ont énuméré tous les moyens possibles qu’ils pouvaient mettre à ma
disposition, pour que moi, je puisse changer. Ils m’ont accompagné dans les
choix que j’avais faits et si difficile que cela ait pu être, c’est moi et moi
seul qui ai voulu recouvrer ma liberté.
Aujourd’hui,
je suis à nouveau moi, bien portant, à nouveau heureux d’être et
de vivre libre. Avec eux et comme eux à mon tour, il faut maintenant que
j’apprenne les règles du jeu de lui et moi.
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